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Widow's Bay, ou le sentiment d'être passé à côté d'un phénomène



Widow’s Bay a presque tout raflé aux derniers Emmy Awards. Avec quatorze statuettes au total, la série a même battu le record du nombre de récompenses remportées par une série comique en une seule édition. Déjà en tête après les Emmy dits « techniques », début septembre, avec huit récompenses, la comédie de Katie Dippold a confirmé sa domination lors de la cérémonie principale en remportant six nouveaux prix dans les catégories majeures : meilleure série comique, meilleur acteur principal pour Matthew Rhys, meilleurs seconds rôles féminin et masculin pour Kate O'Flynn et Stephen Root, ainsi que meilleur scénario et meilleure réalisation.

Après The Bear ces dernières années, Widow’s Bay constitue un nouveau cas d'école de la comédie qui n'en est pas exactement une, qui s'imisce dans le palmarès et vient brouiller les frontières traditionnelles du genre. Son triomphe n'a rien de bien surprenant en soi. Sa consécration semblait en effet déjà assurée et personne ne doutait vraiment que la série allait repartir avec une impressionnante collection de statuettes. Ma grande surprise réside pourtant ailleurs : je n'ai absolument pas accroché à Widow’s Bay.  

Cela fait quelques temps déjà que les résultats des Emmy me laissent indifférents. Ils ont en effet pris la mauvaise habitude d'être particulièrement prévisibles depuis quelques années. Les votants semblent faire de moins en moins d'efforts pour diversifier le palmarès. Comme le montrait récemment un article de Variety, une grande partie d'entre eux ne regarde même pas la moitié des programmes nommés. Ils votent alors pour la tendance du moment, à l'image de la catégorie dramatique, dans laquelle The Pitt semblait déjà assurée de l'emporter avant la cérémonie.

Il n’empêche qu’en lançant le premier épisode de Widow’s Bay, j'étais convaincu à 99,9 % que la série allait me plaire. Les critiques étaient dithyrambiques, le mélange entre comédie et horreur semblait prometteur et original, la bande-annonce m'avait convaincu et les séries Apple TV me réussissent plutôt bien en général. Tous les feux étaient donc au vert. Rien ne laissait présager que j'allais abandonner au bout de cinq épisodes, dans un soulagement teinté d'une certaine mauvaise conscience, après avoir réellement tenté de me laisser convaincre. 

Widow’s Bay emprunte ouvertement à l'univers de Stephen King. Katie Dippold et son équipe reprennent plusieurs des ingrédients classiques de l'auteur pour composer une sorte de compilation d'archétypes horrifiques, passés au filtre d'un humour absurde. Le problème, à mes yeux, est que la série accumule ces références sans jamais vraiment les digérer pour en faire quelque chose qui lui appartienne pleinement. La combinaison entre humour et horreur ne m'a surtout guère convaincu. Je n'ai pas compris l'humour de la série, ce qui a nécessairement pénalisé sa dimension dramatique. Elle multiplie les clins d'œil à des classiques du genre, de Carrie à The Fog en passant par Halloween. Aucun de ces moments ne m'a néanmoins paru suffisamment mordant ou surprenant pour laisser une véritable trace.

La série tente bien de donner une cohérence à son intrigue à travers une mythologie d'origine, autour de la malédiction qui frappe l'île. Mais cette mythologie peine à imposer une véritable unité thématique à l'ensemble. La série cherche également à donner du poids émotionnel à l'arc de Tom (Matthew Rhys) en s'appuyant sur un ressort particulièrement classique : la peur pour son enfant, ici l'archétype de l'adolescent rebelle et insupportable. Là encore, je n'ai à aucun instant réussi à m'investir dans ce qui était proposé. Même l'épisode 4, centré sur Patricia (Kate O'Flynn) qui a été particulièrement salué, m'a laissé complètement froid. Je ne me suis pas suffisamment attaché au personnage pour que son histoire m'atteigne, et je n'ai pas davantage adhéré à la manière dont la série mêle émotion, horreur et comédie.

À ce stade, je ne trouvais plus vraiment de raison de poursuivre. C’est alors qu’est apparu un sentiment assez particulier : celui de regarder une série portée aux nues sans comprendre ce que tout le monde semblait lui trouver. Qu’est-ce que j’avais manqué ? Pourquoi n’étais-je pas parvenu à entrer dans cet univers ? Avais-je simplement placé la barre trop haut après avoir entendu autant d’éloges ?

Je pense que chaque sériephile s'est déjà posé ces questions au moins une fois. Être passionné de séries, c'est nécessairement tomber un jour sur des œuvres unanimement célébrées qui nous laissent pourtant totalement à l'extérieur du phénomène. Pour ma part, je pourrais en dresser une longue liste : Lost, The Office (US), Abbott Elementary, Stranger Things, The LeftoversThe White Lotus, The Americans, Le Bureau des Légendes, The X-Files et tant d'autres encore. Autant de classiques pour une grande partie des amateurs de séries, qui me traiteront probablement d'hérétique à la lecture de cette liste. Mais c'est précisément ce qui rend ce sentiment intéressant : parfois, la magie n'opère tout simplement pas.

Plus on regarde de séries, plus on apprend à se connaître. Avant même de lancer un pilot, une tendance se dessine souvent. On commence d'ailleurs rarement une série totalement au hasard. On la regarde parce qu'une personne dont l'avis compte nous la recommande, parce que les critiques sont élogieuses, parce qu'elle appartient à un univers fictionnel que l'on apprécie ou, plus rarement aujourd'hui, parce qu'une bande-annonce ou une idée nous a suffisamment intrigués.

Le moment où l'on comprend que le visionnage ne se déroule pas comme prévu reste toujours ambigu. Un pilot est parfois difficile à juger : il faut du temps pour s'habituer à une ambiance, à un rythme ou à de nouveaux personnages. À l'inverse, certaines séries provoquent un rejet presque immédiat. L'insatisfaction finit généralement par se préciser au deuxième ou au troisième épisode. Elle se traduit alors par l'un des pires sentiments qu'une série puisse provoquer : l'ennui, ou pire encore, l'indifférence. L’inquiétude commence en général lorsque l'on se surprend à regarder l'heure ou à compter le temps restant avant la fin de l'épisode. On regarde des séries avant tout pour se divertir, parfois pour réfléchir, mais lorsque l'ennui s'installe, il devient difficile de l'ignorer. Pour moi, le signe le plus révélateur reste toutefois l'absence d'attachement aux personnages. Une intrigue peut être imparfaite, un rythme peut être lent, une série peut demander du temps avant de trouver sa forme. Quand on ne ressent absolument aucune envie de retrouver ses personnages, il devient néanmoins difficile de trouver une raison de poursuivre le visionnage.

Face à ce constat, plusieurs choix s'offrent à nous. Le plus évident est d'abandonner. Lorsqu'une série est à ce point adulée, on peut cependant avoir envie de s'accrocher encore un peu, simplement pour vérifier qu'on n'a pas eu un mauvais départ. C'est souvent perdu d'avance, mais il m'est déjà arrivé de changer complètement d'avis en persévérant. Ce fut notamment le cas avec Succession, que j'avais abandonnée une première fois, tant ses personnages et ses intrigues autour des rivalités d'une famille fortunée me laissaient indifférent. Les éloges accumulés au fil du temps m'ont finalement convaincu de lui donner une seconde chance. J'ai fini par totalement accrocher à partir de la deuxième saison. Dans une moindre mesure, j'ai aussi eu beaucoup de mal au début avec The Handmaid's Tale et Curb Your Enthusiasm, avant de finir par les regarder jusqu'au bout. J'ai également dû m'y reprendre à deux fois pour Mad Men, que j'avais découverte trop jeune lors d'un premier visionnage, et pour The Good Wife, que mes a priori sur le format procédural de CBS m'avaient initialement empêché d'apprécier. Ces deux séries figurent aujourd’hui sans difficulté parmi mes quinze séries préférées.

Il n'est donc jamais simple de savoir quand abandonner une série et quand lui donner une nouvelle chance. Pour certaines, le problème tient peut-être simplement au moment où on les découvre. Nos goûts évoluent, notre expérience des séries également, et une œuvre qui nous laisse indifférents à vingt ans peut nous toucher quelques années plus tard. J'ai pourtant aussi constaté que la persévérance ne changeait parfois absolument rien. J'ai essayé à plusieurs reprises de reprendre Parks and RecreationBetter Call Saul ou The Americans, sans à aucun moment réussir à entrer dans ces univers. Je suis même allé jusqu'à endurer vingt-quatre épisodes de The West Wing avant de me rendre à l'évidence : je n'avais tout simplement pas envie de continuer.

C'est peut-être l'une des principales difficultés lorsqu'on est sériephile : vouloir comprendre ce qui fait fonctionner une œuvre sans pour autant s'obstiner devant celles qui nous laissent complètement de marbre. Regarder une série doit avant tout rester un plaisir. Il n'y a donc aucune raison de se forcer indéfiniment devant une œuvre qui ne nous procure aucune émotion. Il faut cependant parfois accepter de passer par une première période d'ennui ou de difficulté avant de découvrir ce que la série a réellement à offrir. Combien de fois ai-je moi-même encouragé des proches à s'accrocher et à poursuivre The Wire, Mad Men ou Treme

Avec le temps, on finit surtout par mieux connaître ses propres goûts. Plus on regarde de séries, plus on comprend ce que l'on recherche dans une œuvre, mais aussi ce qui risque de nous en éloigner. Il existe souvent des faisceaux d'indices qui permettent de le deviner. Si une série est écrite par David Simon ou par les King, j'aurais sûrement plus de chances d'accrocher que si elle porte la signature de Damon Lindelof. Si elle adopte un style mockumentaire, elle aura beaucoup plus de mal à me convaincre. Si elle repose sur un héros arrogant persuadé d'être meilleur que tout le monde, à la manière de Sherlock ou de House, M.D., elle m'intéressera probablement assez peu. La liste pourrait continuer longtemps. Mais l'essentiel est ailleurs : certaines séries ne nous toucheront tout simplement jamais, quelle que soit leur qualité intrinsèque. On peut reconnaître leur importance, comprendre pourquoi elles fonctionnent et même admirer leur réussite sans pour autant avoir envie de les regarder. Nous appartenons alors, d'une certaine manière, à une minorité silencieuse, exclue du phénomène. Et il faut savoir l'accepter.

Retenterai-je un jour Widow’s Bay ? Peut-être dans quatre ans, lorsque la troisième saison raflera à son tour tous les prix et que ma FOMO me poussera à lui redonner une chance. En y repensant, les faisceaux d'indices n'étaient pourtant sans doute pas en sa faveur dès le départ. Matthew Rhys ne m'a jamais vraiment convaincu dans ce qu'il a entrepris, de The Americans à Girls en passant par Perry Mason. Mon désamour pour l'acteur a probablement joué dans mon rapport à son personnage dans Widow’s Bay, qui m'exaspère davantage qu'il ne me fait rire. Quant à Katie Dippold, elle a notamment travaillé sur Parks and Recreation, une série dont je n'ai jamais vraiment compris l'engouement. Au final, il n'est donc peut-être pas si surprenant que Widow’s Bay ne soit tout simplement pas faite pour moi. Et c'est peut-être aussi ça, être sériephile : accepter qu'une série puisse être unanimement célébrée tout en nous laissant parfaitement indifférents.



     


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INFORMATIONS
Date : 16/09/2026 à 13:27
Auteur :
Tags : widow's bay emmy awards parks and recreation the americans
Fiche série : The Americans (2013), Succession, Widow’s Bay
Catégorie : Spin-Off
Sous-Catégorie : Dossier



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