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Il est temps de valoriser les scénaristes des séries françaises



Lorsque j'étais étudiant à la fac de cinéma, une question revenait fréquemment : qui est ton réalisateur préféré ? Souvent, je devais expliquer que mon modèle, la personne qui me fascine le plus dans la sphère audiovisuelle n'était pas un réalisateur, mais un showrunner qui n'a jamais réalisé un seul épisode de sa vie. C'est en effet grâce aux séries que l'on peut voir toute la force d'un scénario bien écrit où ce qui a le plus d'importance, c'est avant tout la construction et l'évolution des personnages. La série est le seul cadre où le scénariste peut avoir une liberté pour traiter avec profondeur des thèmes et des problématiques qui lui donnent envie écrire. Y a-t-il en effet quelque chose de plus passionnant que de voir par quel moyen un scénariste construit son récit sur le long terme et comment il est capable de nous surprendre avec les évolutions dramaturgiques de son œuvre ?

En France, nous avons cependant un problème avec l'écriture qui est encore trop influencée par des stéréotypes qui n'ont pas lieu d'être. Un bon scénario (a fortiori pour une série) prend des jours, des mois, voire des années. Il ne naît pas ex-nihilo comme si l'auteur était frappé par la foudre créatrice qui lui permettrait miraculeusement de trouver la parfaite dramaturgie. Un scénario est un travail minutieux qui demande une intense réflexion, un savoir faire, des relectures et des réécritures multiples. Il faut également savoir s'immerger dans un milieu social afin de comprendre comment le décrire, savoir changer de registre de vocabulaire lorsqu'il est nécessaire. C'est un réel travail intellectuel que seul un bon scénariste peut réaliser et qui demande un véritable investissement financier. N'en déplaise à la plupart de ses pseudos auteurs/réalisateurs ou à ses producteurs véreux seulement intéressés par l’appât du gain qui ne comprendront jamais ce que signifie être scénariste. Vous voulez un exemple regardez donc la précision de la bible écrite par David Simon (voir ici) avant même que le pilot de The Wire ne soit tourné, on y voit déjà tous les éléments qui la fera devenir l'une des meilleures séries de tout les temps. Maintenant imaginez quel traitement aurait pu recevoir cette bible si une version similaire était apparue en France ? Bien sûr, c'est une question rhétorique, vous savez déjà la réponse, mais il y a dans notre pays comme une omerta autour des conditions dans lesquelles sont exploitées nos scénaristes.

 Il y a quelques années, je disais souvent que j'avais honte des séries françaises : trop parisiennes, mal dialoguées, bourrées de problèmes de continuité, registres de langues mal maîtrisés, piètre imitation de séries américaines ... Aujourd'hui, je dis que j'ai honte du caractère systémique dans lequel sont emprisonnés nos scénaristes. Je suis d'ailleurs d'un grand fatalisme sur la question, en quelque sorte, j'ai moi-même intégré que nous sommes dans un pays où le réalisateur est roi et que cela ne changera pas. Depuis le début de l'année, une page Facebook m'a cependant permis de reprendre légèrement espoir. Paroles de scénaristes (lancé le 1er décembre 2020) a en effet permis une libération de la parole qui a eu une fonction cathartique pour tous ces auteurs qui peuvent enfin raconter en toute liberté (les témoignages sont souvent anonymes) les abus quotidiens qu'ils ont subis durant l'exercice de leur profession.

Comme Bourdieu l'a théorisé, dans chaque champ social (l'école, l'art, la politique...) s'exerce une compétition entre différents acteurs ayant des intérêts différents. Il y a donc des rapports de domination qui entraînent une violence symbolique qui est perpétuée en toute légitimité par les acteurs de ce champ. Pour faire court les scénaristes ne disposent en France d'aucun pouvoir symbolique, ils sont invisibilisés, rabaissés, discriminés et leur travail n'est jamais reconnu à sa juste valeur. Le problème est systémique, car il est tout aussi social, économique, politique que juridique. En effet, en France, les scénaristes sont souvent mal rémunérés, ils n'ont droit ni au chômage ni aux congés payés et contrairement à d'autres corps de métiers, ils ne sont pas intermittents du spectacle. Ils doivent en outre souvent travailler sur plusieurs projets à la fois afin d'optimiser leur chance de recevoir une compensation financière.

 L'argent montre en effet les rapports de force, car tout est fait pour que les scénaristes ne prennent pas trop de place dans la fabrication de leurs séries. Comment avoir un quelconque poids lorsque nos accords collectifs qui encadrent l’écriture font seulement quatre pages alors qu'aux États-Unis ils comptent 671 pages (!) et sont en prime renégociés tous les trois ans. La raison ? Nos syndicats de scénaristes sont sous-financés pour mener des négociations face aux organisations représentant l'intérêt des producteurs et des réalisateurs bien plus valorisées et bien plus fortunées. Ce capital économique leur permet notamment d'engager des lobbyistes qui peuvent faire pression et plaider leur cause au ministère. Avec un corpus normatif aussi maigre, comment penser qu'il n'y ait pas d'abus ? Rien en effet n'empêche des réalisateurs ou des producteurs peu scrupuleux de se servir sur le budget (déjà maigre) dédié au scénario. Pire, ils n'hésiteront pas à s'accorder la paternité des projets en s'autodéclarant co-scénariste parfois seulement pour avoir changé quelques dialogues ou déplacer quelques scènes. La lecture d'un ou deux témoignages (parmi la centaine répertoriés sur la page "Paroles de scénaristes") suffira surement à vous convaincre de la réalité affligeante qui pèse sur le quotidien de nos scénaristes.

Le scénariste a donc un statut social précaire, mais le problème est encore plus profond, car même en cas de succès de l'une de leur œuvre, ils sont rarement rémunérés et reconnus comme ils devraient l'être. Quelle idée en effet de la part de Vincent Poymiro et David Elkaïm de demander d'être co-producteurs au même titre qu'un fameux duo de réalisateurs ? Après tout, quelle a bien pu être leur contribution à la réussite d'En thérapie sur Arte ? Écrire 20 épisodes à eux deux, encadrer l'équipe d'écriture, tout le monde en est capable après tout, non ? Il semble en effet bien plus logique que les deux réalisateurs stars qui ont mis en scène 14 épisodes soient désignés showrunners et même créateurs sans avoir été crédités une seule fois à l'écriture. Ainsi soit-il dans notre beau système. Même une auteure aussi expérimentée que Fanny Herrero a dû se battre pour obtenir ne serait-ce qu'un minimum de reconnaissance. Si son nom est aujourd'hui généralement le premier qui est associé au succès de Dix pour cent, rappelez-vous qui été mis en avant sur les affiches promotionnelles de la première saison. Rappelez-vous également les raisons de son départ à la fin de la troisième saison. Peu importe, tout comme Marie Roussin qui est en train d'élaborer la série Voltaire, mixte sur Amazon Prime, Fanny Herrero prépare actuellement un projet de série pour Netflix. Elles seront toutes les deux productrices déléguées sur leurs séries respectives. Oui, ce sont deux géants américains qui investissent sur nos talents, qui permettent de les rémunérer à leur juste valeur, les seuls dans notre écosystème sériel qui comprennent comment fonctionne une série. Ne soyons pas dupes, la seule raison derrière ces investissements est la recherche du profit (et la transposition de la directive SMA qui contraignent les serveurs de streaming à investir dans des productions françaises). Néanmoins, eux, ne se cachent pas derrière une soi-disant exception culturelle par peur de faire évoluer un système rouillé où les intérêts particuliers d'une caste prime sur l'intérêt général de nos fictions sérielles.

Combien de temps faudra-t-il à la France pour comprendre que le réalisateur d'une série n'est qu'un technicien a fortiori quand il ne met en scène qu'un ou deux épisodes ? Il n'y a que le scénariste principal (ou le showrunner pour reprendre le terme américain) qui connaît l'architecture globale de la saison, c'est le seul qui est à même de savoir pourquoi telle réplique dans l'épisode 3 est fondamentale, car elle aura une résonance ou une importance particulière pour la suite de l'intrigue. Le réalisateur ne devrait avoir qu'une mission, mettre en image de la manière la plus authentique possible la vision du showrunner. Ce dernier est le seul qui connaît assez bien la série pour garantir la cohérence de son évolution, c'est donc son autorité qui devrait prévaloir pour toute modification scénaristique. Il ne faut bien sûr pas exclure la figure du showrunner/réalisateur, il n'y a qu'à voir le talent avec lequel Sam Esmail a écrit 24 épisodes de Mr. Robot et en a mis en scène 39. Or tous les showrunners ne sont pas destinés à la réalisation et dans ce cas plus le metteur en scène est talentueux plus le scénario sera sublimé. Que dire en effet du brio avec lequel Steven Soderbergh a réalisé tous les épisodes de The Knick. A-t-on pour autant refusé à leurs showrunnersMichael Begler et Jack Amiel, une part à la coproduction ? Les a-t-on traités avec respect malgré le fait qu'ils soient bien moins connus que le réalisateur ? Et surtout qui apparaît en tant que créateurs de The Knick ?

Trop peu est également fait pour promouvoir le métier de scénariste dans l'éducation. Contrairement à d'autres métiers du cinéma et de l'audiovisuel, enseigner l'écriture de scénario a un coût relativement faible, mais alors pourquoi est-elle si peu enseignée dans nos universités ? Pourquoi faut-il passer par des programmes de niche, des centres spécialisés ou des formations ultra-sélectives comme celle de la Fémis ? Aux États-Unis, beaucoup d'universités proposent des cours de “Screewriting” dès le début de la licence. L'écriture d'un scénario est en effet une discipline à part entière qui est respectée et qui peut-être couplée à des études a priori très éloignées. En France malheureusement, même dans les meilleures facultés de cinéma et audiovisuel, vous n'aurez probablement jamais l'occasion d'utiliser Final Draft. Si nous n’investissons pas dans nos futurs scénaristes, comment pourra-t-on créer des vocations, comment attirer de nouvelles voix plus diverses pour narrer la quantité d'histoires que nous offre notre pays ? Il est temps d'arrêter d'ignorer la manne de talents qui est présente sur notre territoire et d'enfin lui donner une opportunité pour s'exprimer. Peut-être alors pourra-t-on espérer que le terme « précarité » ne sera pas la première parole qui nous vienne à l'esprit lorsque nous pensons au métier de scénariste. Nous aimons les séries, car nous avons été touchés et passionnés par la finesse de la plume de certains auteurs, leur combat afin que leur statut soit plus reconnu est donc également le nôtre. Si les scénaristes hexagonaux ne sont pas reconnus à leur juste valeur, nous risquons pendant de longues années encore de compter sur les doigts d'une main les séries françaises qui arrivent à la hauteur de leurs homologues anglo-saxonnes. 



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INFORMATIONS
Date : 11/04/2021 à 15:52
Auteur :
Tags : scénaristes séries françaises paroles de scénaristes dix pour cent en thérapie
Fiche série : The Wire, The Knick, Mr. Robot, Dix pour cent, En thérapie
Catégorie : Spin-Off
Sous-Catégorie : Dossier



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