Cet article évoque certains éléments de l'intrigue de la troisième saison d'Euphoria, mais ne contient aucun spoiler sur le sort des personnages.
La série est un format particulier qui s’inscrit dans la durée et doit faire évoluer ses personnages au fil des épisodes, parfois sur plusieurs saisons. Elle se prête donc difficilement à la figure de l'auteur-réalisateur qui porterait seul un projet grâce à la seule force de sa vision. Une série réussie est avant tout une œuvre collective. Une saison, même dans un format réduit de six ou huit épisodes, ne se développe pas comme un film de deux heures. Elle nécessite du temps, des regards différents, une réflexion sur les arcs narratifs et, surtout, une capacité à faire évoluer les personnages au-delà de leur conception initiale.
De ce point de vue, la troisième saison d'Euphoria fournit une illustration particulièrement frappante de ce qu'il ne faut pas faire. Non pas parce que Sam Levinson manquerait de talent, mais parce que cette saison donne l'impression qu'il a bénéficié d'une liberté presque totale, sans que cette vision soit suffisamment confrontée à celle d'une véritable équipe d'écriture.
En regardant cette troisième saison, une question finit nécessairement par se poser : pourquoi HBO a-t-elle laissé autant de contrôle à une seule personne, alors que des doutes étaient déjà apparus lors de sa préparation ? Et, inversement, pourquoi Sam Levinson a-t-il choisi de travailler de cette manière, alors qu'il devait précisément relever un défi scénaristique considérable, celui d'imaginer la suite d'une série devenue un phénomène culturel, après quatre années d'interruption, avec des acteurs qui avaient entre-temps explosé au cinéma ? Est-ce dû à son hubris personnel, à l'idée qu'il n'aurait pas besoin d'aide à l'écriture ? Avec les sommes considérables investies dans la production, les salaires de comédiens et les années nécessaires à la mise en chantier de cette nouvelle saison, le projet a pris une ampleur inédite. On peine dès lors à comprendre pourquoi l’écriture n’a pas bénéficié d’une attention à la hauteur de ces moyens.
La question est d’autant plus surprenante que HBO avait déjà connu, avec The Idol, une expérience désastreuse qui aurait dû l’inciter à davantage de prudence. Selon les informations rapportées par Variety, les différentes versions du scénario de la troisième saison d’Euphoria soumises par Levinson fin 2023 et début 2024 n’avaient d’ailleurs pas convaincu la chaîne. Dans l’une d’elles, Rue était reléguée au second plan et devenait détective privée, une piste qui aurait été écartée à la demande de Zendaya, également productrice déléguée de la série. Levinson avait en outre dû revoir ses plans après la mort d’Angus Cloud, en juillet 2023, puisque l’acteur occupait une place importante dans le concept initial de la saison. Zendaya avait elle-même proposé, parmi d’autres pistes de réécriture, de faire de Rue, désormais sobre, une mère porteuse. Mais ces nouveaux scénarios ne correspondaient toujours pas au ton de la série, selon des sources proches de la production. Face à ces désaccords créatifs, HBO a même envisagé que Levinson s’éloigne du projet, avant d’écarter à son tour l’idée d’un film ou d’épisodes spéciaux pour conclure la série. La chaîne a donc bien tenté de jouer son rôle de garde-fou créatif pour cette troisième saison. Alors, comment expliquer que la saison ait finalement pu sombrer à ce point ?
Il faut d’abord souligner qu’Euphoria a toujours été portée par la vision de Sam Levinson. Ce fut même l’une de ses principales forces, tant le créateur reste indissociable de la série. Dans les deux premières saisons, toutefois, cette vision trouvait encore un équilibre entre forme et propos. La première saison, notamment, ne reposait pas exclusivement sur son créateur à la réalisation et conservait une vraie cohérence dans son exploration des personnages et des thèmes.
Sa mise en scène était spectaculaire, parfois excessive, mais cette virtuosité avait toujours une fonction. La deuxième saison allait déjà beaucoup plus loin dans la démesure. Pourtant, même dans ses extravagances, Euphoria semblait encore savoir ce qu'elle voulait raconter : le style n'était pas seulement accessoire, il était au service de ce que la série cherchait à raconter et traduisait l’intensité émotionnelle de ses personnages. C’est précisément cet équilibre qui semble avoir disparu dans la troisième saison. Tant qu’Euphoria s’articulait autour d’un cadre relativement simple, celui d’un teen show modernisé et transposé dans l’univers de HBO, la série disposait d’une structure solide autour de laquelle pouvaient s’organiser les excès de son créateur. Une fois ce cadre abandonné, la série a voulu emprunter plusieurs directions à la fois : drame sur l’addiction et l’épidémie de fentanyl, thriller de vengeance, réflexion sur la religion, mélodrame amoureux… À cela s’ajoute une critique plus large, et assez convenue, du capitalisme américain contemporain, largement nourrie des codes du western. La partition de Hans Zimmer lorgne d’ailleurs ouvertement vers Ennio Morricone, au point de faire perdre à la série une partie de l’identité musicale si particulière et si réussie que Labrinth avait construite au fil des deux premières saisons. Le résultat donne ainsi l’impression de regarder plusieurs séries différentes sous le même titre, comme si Sam Levinson avait pris toutes ses inspirations du moment, les avait jetées dans un mixeur et avait attendu de voir ce qui en sortirait.
Cette dispersion est particulièrement visible dans le traitement des personnages. Pendant une grande partie de la saison, seule l’histoire de Rue conserve une véritable dynamique narrative, aussi discutable soit-elle. Jules semble presque isolée du reste de la série. Elle apparaît à peine quelques dizaines de minutes sur l’ensemble de la saison, dans une intrigue particulièrement réductrice au regard de l’importance du personnage. L’arc de Nate se résume quant à lui à une humiliation prolongée. Le personnage est frappé, rabaissé et malmené jusqu’au bout, sans que l’on comprenne vraiment la raison d’un tel acharnement. Cette marginalisation est peut-être en partie la conséquence des contraintes de production, entre les emplois du temps d’un casting devenu particulièrement sollicité et un tournage qui aura duré six mois. Mais quel est l’intérêt de faire revenir ces personnages si c’est pour les traiter de la sorte ? Cassie, de son côté, paraît prisonnière d’un dispositif davantage intéressé par son image que par son évolution. Excentricité, costumes, sexualisation permanente et quelques commentaires sur sa superficialité composent l’essentiel de son arc. La série semble presque reproduire à l’écran la fascination dont Sydney Sweeney a elle-même fait l’objet dans l’industrie. Mais au lieu d’interroger cette situation, elle donne surtout l’impression de l’exploiter. De quoi se demander, à ce stade, si Euphoria a réellement été une série provocatrice, ou si elle s’est surtout employée à en cultiver les apparences, en exploitant ses sujets autant que ses acteurs.
C’est finalement là que se situe la limite de cette troisième saison : Sam Levinson semble avoir davantage d’idées que de récit. Là où les deux premières saisons transformaient l’excès en langage, la troisième en fait parfois une finalité. Le résultat est une saison qui fait beaucoup, mais dit finalement peu. Le virage religieux en constitue probablement l’exemple le plus déconcertant. La série s’aventure même dans une forme de prosélytisme religieux assez inattendue. Euphoria avait toujours adopté une attitude plutôt irrévérencieuse envers les sujets sensibles. La voilà pourtant qui introduit des références chrétiennes explicites : Rue s’adresse directement à Dieu dans une église, croit apercevoir un buisson ardent et entend une voix qu’elle interprète comme divine, avant de renouer avec son parrain Ali pour lui demander si elle peut encore réparer le mal qu’elle a causé. Figure de rédemption, ce dernier incarnait jusque-là la possibilité de sortir de la spirale de l’addiction par l’empathie et le dialogue. Le voir abandonner cette philosophie pour se lancer dans une mission de vengeance aux accents tarantinesques produit un effet de rupture particulièrement brutal. Cette dispersion se retrouve jusque dans la construction narrative de la saison, qui n’a souvent aucun sens. Pourquoi faire revenir certains personnages lorsque leurs arcs n’ont finalement aucun intérêt, voire tendent à ridiculiser leur évolution ? Pourquoi faire réapparaître la mère de Rue pour seulement deux scènes, alors que l’actrice ne devait initialement pas apparaître dans cette saison ? Pourquoi tourner des scènes avec Elliot (Dominic Fike) pour finalement les supprimer au montage ?
Ce naufrage narratif ne doit toutefois pas faire oublier les qualités de Levinson derrière la caméra. Il reste capable de produire des images saisissantes et des séquences réellement mémorables, même au cœur des errements de cette troisième saison. Mais cette virtuosité aurait eu besoin d’une véritable architecture narrative pour trouver sa pleine mesure, ainsi que d’une complémentarité des regards qui a manifestement fait défaut. Qu’a-t-il donc bien pu se passer pour qu’un tel désastre scénaristique ait pu voir le jour ? La question dépasse en réalité largement le seul cas d’Euphoria. Elle renvoie à une évolution plus large de certaines séries contemporaines, dans lesquelles la valorisation de la vision d’auteur peut affaiblir le dialogue collectif nécessaire à la construction d’un récit sériel. D’autres séries ont connu ce même basculement : la liberté artistique, censée être une force, devient alors un handicap.
L’exemple le plus révélateur qui me vient à l’esprit, même s’il ne fera certainement pas l’unanimité, est la troisième saison de Twin Peaks. Entièrement réalisé par David Lynch, le projet constitue sans doute l’une des expressions les plus radicales de ce phénomène. Son extrême liberté formelle, son rythme volontairement étiré et son refus presque systématique des conventions narratives m’ont laissé particulièrement perplexe. Lynch y impose sa vision avec une telle force que les personnages, les intrigues et même les attentes du spectateur semblent parfois devoir s’effacer devant elle. À mes yeux, c’est précisément là que les limites d’une vision d’auteur apparaissent le plus clairement. Et Twin Peaks n’est pas un cas isolé. Too Old to Die Young, Maniac, Disclaimer, The Romanoffs, I'm a Virgo (…) : autant de séries portées par une vision d’auteur particulièrement affirmée. Mais quelle trace ont-elles réellement laissée ? Ont-elles marqué l’histoire récente des séries ? Ont-elles influencé celles qui leur ont succédé ?
Et, à plus long terme, que restera-t-il de Twin Peaks ? L’histoire des séries retiendra-t-elle davantage ses deux premières saisons, fruits d’un travail plus collectif, même si la seconde fut très inégale, notamment en raison des interventions du diffuseur ? Ou sa troisième saison, œuvre presque entièrement façonnée par David Lynch ? La question pose finalement les limites mêmes du modèle auteuriste appliqué aux séries. Une vision forte peut être essentielle à la naissance d’une œuvre, mais elle ne peut à elle seule suffire à construire un récit sériel. Celui-ci doit laisser une place à un collectif capable de se renouveler, de se corriger et, parfois, de contredire celui ou celle qui l’a créé.
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