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Tranquillement, le CSA proposa de tuer la fiction française...



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Nouvelle chronique et pas de n'importe quel chroniqueur : il s'agit de Sullivan Le Postec qui dirige le site spécialisé dans la fiction européenne, Le Village. Ceux qui nous connaissent savent que nous partageons avec Le Village un point de vue assez similaire sur la fiction française. Cette fois-ci, Sullivan a réagi vivement - et il a raison - aux informations publiées par Le Point concernant le CSA, qui souhaite réguler de manière anti-productive Canal+, et, par effet domino, l'ensemble de la fiction française. Nous publions ici son texte avec son aimable autorisation. A lire précieusement.
Au détour de propositions à l’emporte-pièce, téléguidées depuis les conseils d’administration de M6 et TF1, le CSA se fait l’avocat de mesures qui organiseraient la fin de toute fiction française ne serait-ce qu’un peu ambitieuse. Largement de quoi s’interroger sérieusement sur la pertinence de cette institution.

Les recommandations adressées par le CSA à l’Autorité de la Concurrence, au sujet de Canal+ dans le dossier du rachat de TPS, sont ahurissantes de bêtise. On comprend mieux pourquoi le Paysage Audiovisuel Français donne autant le sentiment de marcher sur la tête : son organisme de régulation, très politique et pas du tout indépendant, est parfaitement incompétent sur les sujets qu’il est censé traiter. Tout intéressé aux parties de billard capitalistico-politiques à multiples bandes, il ne se pose jamais l’unique question qui devrait guider tous ses travaux : l’intérêt du téléspectateur. Il y a urgence à redéfinir les missions de la régulation de l’audiovisuel, et à fonder un successeur crédible au CSA.

Au départ, il y a l’Autorité de la Concurrence qui a pris Canal+ pour cible, d’abord en remettant en cause son rachat de TPS, ensuite en ouvrant une "enquête approfondie" sur le rachat en cours de Direct 8 et Direct Star. Dans les deux cas, la question de la concurrence est très mal posée : tant l’existence de deux réseaux parallèle de télévision par satellite que celle des microchaînes indépendantes de la TNT étaient des chimères, deux non-sens industriels instaurés par méconnaissance totale de l’audiovisuel français, de celui des pays équivalents, et au mépris de l’intérêt des spectateurs. Je traitais du sujet dans notre dernier Quinzo.

Selon un article du Point publié mardi, le CSA s’apprête à rendre un avis à cette Autorité de la concurrence, débattu hier mercredi 2 mai en plénière. Il s’agit d’une attaque en règle contre le groupe Canal+, visiblement téléguidée par M6 et TF1, ce qui est d’ailleurs anonymement reconnu dans un second article publié mercredi par Emmanuel Berretta. Le journaliste du Point rapporte : "'Certains ici veulent tuer Canal+ !' souffle-t-on dans les services du CSA, où l’on dénonce l’emprise des groupes TF1 et M6."

Mise à jour :
On pourra noter que le CSA annonce ce jour sur son site porter plainte pour "violation du secret professionnel" suite à la publication de ces informations dans le Point, confirmant ainsi implicitement la véracité des faits rapportés par Emmanuel Berretta.

Tout cela ne serait qu’un énième épiphénomène des jeux de pouvoir politico-financiers qui secouent le Paysage Audiovisuel Français depuis des décennies, l’ancrant au passage dans la médiocrité, si une des recommandations du Conseil supérieur de l’audiovisuel, totalement inconsciente des réalités, ne signait pas ni plus ni moins l’arrêt de mort de la fiction télévisée française un minimum ambitieuse, sauf à la faire reposer entièrement sur les épaules du Service Public — ce dont il n’a ni la volonté, ni les moyens.

Le Point rapporte que "concernant les téléfilms, le CSA souhaite qu’ils puissent circuler plus rapidement auprès d’autres chaînes. Canal+ se verrait ainsi imposer de libérer les droits d’exploitation de manière anticipée à l’issue de la dernière diffusion sur son antenne. En somme, quand Canal+ diffuse la série Mafiosa, TF1 ou M6 doivent pouvoir la retransmettre. Canal+ ne peut pas la bloquer". On ne cherchera pas loin pour trouver la source de cette proposition ahurissante : Nicolas de Tavernost, patron de M6, l’a faite publiquement en octobre. En l’adaptant au niveau, très bas, des ambitions de la télévision bas de gamme façon M6 naturellement : ce qui intéresse de Tavernost, c’est H, pas Mafiosa...

Pourquoi cette proposition est-elle aussi dangereuse ? Comment achèverait-elle d’enterrer tout espoir de séries françaises de qualité ? Tout simplement parce qu’elle consacrerait, en l’amplifiant, un système français profondément déséquilibré qui porte dans son organisation structurelle la quasi impossibilité d’une fiction ambitieuse, c’est-à-dire une fiction qui engage le spectateur plutôt que de l’indifférer. Pour comprendre, il faut revenir un peu dans le passé.

Un système profondément déséquilibré

Tout commence dans les années 80. Le législateur décide alors que la production de fiction et de documentaire devra recourir à des "producteurs indépendants", et il ne fait pas les choses à moitié, décidant que 100% de la production devra ainsi être externalisée.

Une position aussi dogmatique est assez insensée. En Grande-Bretagne, par exemple, le système est mixte. La BBC peut recourir à un producteur indépendant — par exemple Kudos qui lui fournit Spooks (MI-5), entre autres —, ou tout aussi bien autoproduire en interne — c’est le cas de Doctor Who et du soap Coronation Street. L’exemple n’est pas anodin : externaliser la production de séries très longues en général, et d’un soap quotidien en particulier, est un non-sens total. France 3, qui a pris tous les risques financiers et s’est énormément investie créativement dans Plus Belle la Vie est à la merci de Telfrance qui, à chaque renouvellement de contrat tous les trois ans, peut la menacer d’aller vendre le soap à la chaîne d’à côté si elle n’accepte pas ses exigences — comme des augmentations de budget dont rien ne va à l’écran mais tout dans la poche des actionnaires, par exemple. La seule chose qui protège France 3, c’est que le PAF soit si peu concurrentiel, un fait qui semble avoir échappé à la sagacité de l’autorité de la concurrence, qui veut contrer le seul acteur qui affiche une véritable politique concurrentielle.

Ces décrets des années 80 ne sont d’ailleurs sans doute pas pour rien dans le fait qu’il n’existe qu’un seul soap en France, et récent qui plus est, quand il y en a au moins trois ou quatre dans les pays alentours.

Mais les effets pervers de cette législation vont plus loin. C’est en effet là l’origine de la fiction-pantoufle à la française, conçue pour être d’un consensualisme absolu, par opposition à la fiction d’engagement, celle, addictive, qui passionne et que l’on retrouve dans les pays étrangers.

En effet cette obligation du recours à la production indépendante s’est faite dans un paysage qui n’était pas du tout préparé à cela.

Aux États-Unis aussi, la production indépendante est la règle. Sauf que là-bas, les producteurs, ce sont cinq ou six très gros studios, aux reins très solides. Ce système a donné naissance à une économie de la création télévisée particulièrement saine et favorable à l’innovation.

Au départ, le studio américain vend chaque épisode d’une série à perte. La chaîne le paye 60% de ce qu’il coûte réellement. La production d’une série est donc un pari : si elle est suffisamment réussie, si elle dure suffisamment longtemps, le producteur comblera cette perte, puis fera des bénéfices ultérieurement sur des marchés secondaires. La revente aux chaînes locales (ce qu’on appelle la Syndication) était la principale source de bénéfices au départ : il fallait qu’une série atteigne 100 épisodes pour que le studio soit sûr de faire des profits. Depuis, d’autres sources de revenus, comme les ventes à l’international, l’édition en DVD, et les droits dérivés pour le merchandising, sont apparues et sont devenus de plus en plus cruciales.

Mais une chose est claire : pour produire une série qu’on a envie de revoir en rediffusion, d’acheter en DVD, ou qu’on aime assez pour porter la casquette siglée de son logo, il faut impliquer le spectateur, provoquer l’addiction. Cette nécessité du producteur, le diffuseur peut s’y rallier, vu ce que ce système lui fait économiser sur sa facture : il remplit une heure de grille de programme pour 60% de son coût réel.

Peut-être que l’intention était de reproduire ce modèle en imposant la production indépendante en France ? Mais c’était oublier l’absence des studios. A la place, une myriade de petites sociétés. Eux n’ont pas les moyens de produire à perte pendant quatre années pour ensuite engranger des bénéfices. Du coup, l’indépendance de ces producteurs est toute relative. En réalité, les chaînes payent la quasi-totalité du coût des fictions, le producteur complétant un petit pourcentage via des systèmes publics : CNC ou aides de collectivités locales. Dans ce système né dans les années 80, le producteur français se rémunère à la marge. C’est à dire qu’il se fait payer par la chaîne un montant 10 pour une fiction qui lui en coûte 9. Une activité totalement sans risque pour la société de production, ce qui va d’autant plus provoquer leur opportuniste pullulement.

Le seul véritable danger, c’est de devoir déposer le bilan si on n’a pas une nouvelle commande de fiction l’année suivante. Pour contrer ce danger, on inventa l’obligation pour le Service Public, jamais écrite, toujours appliquée, de répartir ses commandes pour assurer la survie de tout le monde. Concrètement, si deux producteurs arrivent chez France 2, le premier avec deux très bons projets de série, le deuxième avec deux très mauvais, la chaîne va devoir en acheter un bon et un mauvais pour répartir “équitablement” ses commandes, plutôt que d’acheter les deux bons du premier.

On le voit bien, par mépris de la manière dont les règles économiques influent sur la création, on a créé ainsi un antisystème profondément hostile à la création, à la qualité et à la progression du média.

Puisqu’elles financent entièrement les fictions, les chaînes ne considèrent que leur intérêt propre. Quel est-il ? Uniquement réaliser l’audience maximale pour pouvoir vendre les espaces publicitaires le plus cher possible. C’était d’autant plus facile dans le PAF peu fourni en chaînes des années 80. On invente alors cette fiction pantoufle qui ne provoque certes pas l’adhésion, mais divertit gentiment sans jamais gêner le spectateur, et donc sans qu’il ne soit jamais poussé à zapper. Personne n’aura jamais envie d’acheter « Navarro » en DVD, encore moins de porter la casquette, mais TF1 s’en fiche puisqu’elle ne gagne pas son argent comme ça. Le bilan culturel de cette télévision de la charentaise, en cours à partir des années 80, est proche du néant.

Aggraver le mal

La recommandation du CSA, si elle devait être appliquée, est de nature à aggraver encore ces graves déséquilibres, en tuant dans l’œuf le petit ré-équilibrage en faveur de la fiction de qualité, la fiction d’adhésion, apparue ces cinq dernières années.

En effet, si Canal+, malgré ces conditions très défavorables, a décidé de se lancer dans la création de séries provoquant l’adhésion de leurs téléspectateurs, ce n’est pas pour la beauté de l’art : le groupe n’est pas une entreprise à but non-lucratif. Ce choix stratégique est la conséquence d’un diagnostic que nous partageons, au Village. La mondialisation de la télévision, via la télévision connectée, est en marche. Les lignes Maginot qui ont protégé l’antisystème français vont forcément céder à brève échéance.

Les chaînes françaises pourront-elles attirer les spectateurs avec des acquisitions étrangères, comme Les Experts, si elles sont disponibles également sur Hulu ou Google TV, probablement plus tôt que la date à laquelle les chaînes françaises les auraient programmées ? Vraisemblablement non. Pour répondre à cette menace inévitable, Canal + considère que produire ses propres fictions haut de gamme, et en conserver l’exclusivité, est le moyen d’affirmer son identité, d’ancrer sa marque, et de retenir les téléspectateurs. C’est une politique aussi ambitieuse que nécessaire.

Il est bien évident que si Canal se trouve obligée de céder les droits de rediffusion à n’importe quelle autre chaîne, et que ses séries se retrouvent n’importe où ailleurs un ou deux ans après leur diffusion originale, le bénéfice d’image pour la marque Canal+ est dilué, voire supprimé.
Le seul, tout petit, très peu puissant, moteur qui arrive encore à imprimer quelque mouvement au développement ankylosé de la série française de qualité, serait noyé.

C’est d’autant plus absurde que les fictions Canal sont loin d’être inaccessibles. Elles sortent systématiquement en DVD dans les jours suivant la fin de leur diffusion. A leur place, je retarderais ces sorties et ferais monter en gamme les coffrets pour amplifier la valeur de ces séries, qu’elle vend pour l’instant sur les étals comme des produits de consommation courante. (Rien à voir, par exemple, avec un coffret DVD HBO.)

Le CSA, l’autorité de régulation de la télévision française, se comporte en agent dérégulateur et démobilisateur, et travaille concrètement à l’affaissement de la qualité de la télévision française. Je le dis avec d’autant plus de force qu’on ne pourra pas nous faire le reproche d’être des laudateurs perpétuels de Canal+. Depuis deux ans, nos critiques sur leur politique de Création Originale ont dépassé nos compliments, ils en sont même un peu fâchés.

L’avis du CSA n’est que consultatif. Mais vu l’acharnement incohérent et inconséquent de l’Autorité de la Concurrence sur Canal+, on peut légitimement s’inquiéter.

La politique audiovisuelle française doit retrouver un cap, un objectif clair, comme nous l’exprimions, avec quelques pistes, dans notre tribune récente (Médias : volontarisme, ambition et pragmatisme doivent être le cœur d’une politique de gauche). L’intérêt du spectateur et l’augmentation de la qualité des programmes me paraissent un objectif aussi évident qu’éminemment respectable.

Cet objectif clairement affiché, il faudra recréer des autorités de régulation à la fois indépendantes et compétentes — quand le CSA actuel n’est ni l’un, ni l’autre — pour en organiser l’application.

La tâche est ambitieuse mais surtout, elle est cruciale si la France veut garder une place dans le paysage culturel mondial.

Sullivan Le Postec

PS : Nous voulons par ailleurs rendre hommage au Village dont l'équipe a annoncé sa fermeture cet été. C'est une lecture qui nous manquera.


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INFORMATIONS
Date : 07/05/2012 à 14:00
Auteur :
Tags : csa fiction française concurrence canal
Catégorie : Spin-Off
Sous-Catégorie : Tribune


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